Partenaires

CNRS
Logo tutelle Logo tutelle Logo tutelle Logo tutelle



Rechercher

Sur ce site

Sur le Web du CNRS


Accueil > Vie de l’unité > Soutenances de thèse et HDR en 2017 > Soutenance d’HDR - Hervé Guillemain

Soutenance d’HDR - Hervé Guillemain

par Admin CERHIO - 11 mai

La médecine à l’échelle des malades. Histoire sociale des savoirs médicaux et des pratiques de santé (XIXe-XXe siècles)

La soutenance d’Habilitation à Diriger des Recherches en Histoire d’Hervé Guillemain se tiendra le jeudi 8 juin 2017, à partir de 14h00, salle 307
3e étage du bâtiment enseignement de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université du Mans



Le dossier s’intitule

La médecine à l’échelle des malades.
Histoire sociale des savoirs médicaux et des pratiques de santé (XIXe-XXe siècles)


Le mémoire de recherche inédit s’intitule

Histoire d’une Némésis psychiatrique. La condition sociale du schizophrène au XXe siècle



Le jury sera composé de :

Isabelle von Bueltzingsloewen, Professeur d’histoire contemporaine, Université de Lyon II
Anne Carol, Professeur d’histoire contemporaine, Université d’Aix-Marseille
Benoît Majerus, Associate professor, histoire contemporaine, Université du Luxembourg
Richard Rechtman, psychiatre, anthropologue, directeur d’études à l’EHESS
Nathalie Richard, Professeur d’histoire contemporaine, Université du Maine (garante)
Paul-André Rosental, Professeur d’histoire contemporaine, Sciences-Po Paris
Marie-Claude Thifault, Professeure agrégée à l’École des sciences infirmières de la Faculté des sciences de la santé, Université d’Ottawa


Résumé

Histoire d’une Némésis clinique. La condition sociale du schizophrène au XXe siècle.
Présentation du manuscrit d’HDR

En 2013, l’idéal objectiviste et l’obsession classificatoire semblaient atteindre un paroxysme en psychiatrie avec la publication de la cinquième version du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. J’avais remis dans une perspective historique cette nouvelle étape de la médicalisation des humeurs dans un petit opus commandé par la Vie des idées, Extension du domaine psy (2014). Disposant depuis quelques années d’archives abondantes, celles des dossiers de patients hospitalisés en psychiatrie, que j’avais déjà utilisés sur des terrains différents dans les trois précédents ouvrages (Expériences de le folie, Du front à l’asile, Chroniques de la psychiatrie ordinaire), j’ai formulé le projet de produire une histoire dont l’objectif serait de comprendre les mutations dans l’ordre de la classification clinique, d’en saisir les facteurs historiques, mais aussi d’en retracer les conséquences sur les individus.

J’ai choisi de travailler sur la schizophrénie pour plusieurs raisons. En premier lieu parce qu’elle est devenue depuis quelques décennies – à l’image de l’hystérie au XIXe siècle – une icône sociale qui dépasse largement son assise scientifique : figure culturelle et médiatique, enjeu politique et économique, incarnation de la déviance, du monstrueux, voire du démoniaque. Cette icône est pourtant établie sur un socle scientifique fragile et peu consensuel. C’est à l’image de l’hystérie du XIXe siècle, une « réalité fuyante, située toujours au-delà des limites de la science », selon la définition de l’anthropologue Robert Barrett. Au point qu’aujourd’hui, alors que la recherche étiologique très morcelée s’avère dans l’impasse, un siècle après l’invention du concept, des voix s’élèvent pour abolir le concept et le mot de schizophrénie, afin de changer l’image des malades. Le moment de produire une telle histoire est donc d’autant plus opportun que la schizophrénie vit peut-être ses derniers jours. En France, après son émergence dans l’entre-deux-guerres, sa diffusion massive après la Seconde guerre mondiale, elle a subi dans les années 1970 de fortes attaques des patients comme des soignants. Décrite alors comme un mythe ou comme un moyen d’oppression, la schizophrénie n’a pourtant pas cessé son expansion.

Le travail que je présente n’est pas la première histoire de la schizophrénie : il en existe des dizaines qui prennent toutes le même modèle : raconter l’évolution du savoir clinique par le menu des traités savants scandés selon les mêmes dates attendues (1899, Kraepelin invente la démence précoce ; 1911, Bleuler invente la schizophrénie ; 1926, Minkowski produit le premier traité français sur le sujet…). Je propose de reléguer dans un premier temps tout ce récit dans les notes de bas de pages. C’est donc avec les méthodes d’un historien du social que je propose de travailler cet objet qui n’est ni éternel, ni universel, ni pur, ni stable : élaborer la statistique de la diffusion du diagnostic à différentes échelles, chercher de quelle manière et à quel moment la maladie perce dans l’opinion, cartographier l’expansion de la maladie, observer la production du diagnostic au niveau de la relation soignant/soigné, étudier la manière d’enseigner le repérage du corps et du comportement du schizophrène, établir la sociologie et l’origine des malades, analyser leurs différences de genre et d’âge, comprendre les modes de traitement spécifiques appliqués à ces sujets, reconstituer les représentations des malades et de leurs proches sur leur état, saisir de quelle manière le nouveau diagnostic impacte les modes de prises en charge, suivre le parcours des patients jusqu’à leur sortie ou leur mort, tenter de montrer comment les patients en réagissant aux étiquettes et aux traitements qui leurs sont imposés modifient en retour la définition de la maladie et les modes de prises en charge.

Ces aspects sont développés à partir d’approches historiographiques relevant d’une histoire de la science en pratiques, d’une histoire des sciences « par en bas » donnant toute sa place au patient en tant qu’acteur, d’une forme de micro-histoire systématisant l’usage du délire comme source d’histoire. Le récit est principalement organisé, non pas sur des figures individuelles ou sur les grandes masses statistiques, mais sur l’identification au sein du corpus d’archives de groupes sociaux dont l’histoire paraît pertinente pour aborder les problématiques de l’histoire sociale évoquées plus haut ... Les Polonaises de Saint-Rémy, les dactylos de Maison Blanche, les tuberculeux d’Alençon, les Corses de l’asile de Montpellier…

Que nous apprend cette manière de faire l’histoire sur ce qu’a été la schizophrénie dans son premier demi-siècle d’existence ? Qu’elle est en France une maladie de l’entre-deux-guerres qui décolle dans les médias à la fin des années 1920 et dans les registres d’hôpitaux à la fin des années 1930, c’est-à-dire en décalage de plusieurs décennies avec son avènement scientifique. Les jeunes psychiatres apprennent à reconnaître du premier coup d’œil le corps, le sourire et les gestes du schizophrène qui dessinent le tableau d’un être primitif, automate et opposant. Les vieux modèles de la mélancolie et de l’hystérie cèdent la place à cette nouvelle psychose, dont les formes sont influencées par les conceptions scientifiques du temps tournées vers la prédiction, autant que par l’institution asilaire et l’acharnement thérapeutique dont ces sujets font l’objet. Dès cette époque, la figure du schizophrène se charge d’une connotation sociale négative : non seulement le sujet résiste à la médecine, mais il s’oppose à la famille, à l’armée, au travail. Alors que les médecins scrutent dans le passé des malades l’avènement progressif de la psychose à partir d’une grille de lecture biologique, les patients et les familles se représentent plutôt l’éclosion soudaine de la maladie, et ils interprètent leurs voix en fonction de leur culture. Tous ces acteurs s’accordent cependant pour décrire la maladie comme un bouleversement des humeurs qui peut être contrecarré par les pratiques les plus expérimentales. Si en France le diagnostic est peu utilisé dans un premier temps pour des raisons de tradition clinique, il est rapidement adopté à la fin des années 1930 dans un double contexte : celui de la crise sociale et celui de la surpopulation asilaire. Le recours au diagnostic de schizophrénie, synonyme de chronicité et d’incurabilité, devient un outil de gestion administrative des flux de patients, autant qu’une étiquette destinée à signifier l’inadaptation de certains jeunes adultes à la modernité. Quelques années après que s’est mise en place la massification scolaire et militaire, la science psychiatrique se met au service du tri social, en désignant ceux qui n’ont pas su gérer biologiquement leur puberté. Car les schizophrènes troublent aussi les partitions genrées. Loin des représentations universalistes des scientifiques, la maladie apparaît comme une maladie féminine durant son premier demi-siècle, conséquence d’une moindre tolérance à l’égard des transgressions féminines, à l’heure du succès de la garçonne. Elle devient masculine et beaucoup plus violente après que les neuroleptiques ont permis la sortie de patients qui reviennent plus souvent à l’hôpital en situation de crise. Alors que les savants décrivent les schizophrènes comme les perdants de la « modernité », l’étude de leur sociologie montre plutôt que la maladie touche de jeunes adultes rêvant d’un ailleurs – ils migrent – et sont attirés par les professions les plus en vue – la dactylo par exemple. Les traitements médicaux et institutionnels dont ils font l’objet dans les années 1940 – du transfert dans les lieux de relégation dans lesquels la mortalité est importante à la lobotomie qui leur est prioritairement réservée - sont destinés à neutraliser cette résistance à la science, à l’institution et à la société. Ceux qui survivent alimentent le vieux fond schizophrénique des institutions psychiatriques des années 1950. Après la Seconde Guerre mondiale, les nouveaux entrants vont récupérer une forme de liberté liée à l’avènement des neuroleptiques et à l’essor de la déshospitalisation. Le problème se pose alors des drug evaders : la réussite de l’externalisation des schizophrènes est dépendante de l’invention de nouvelles techniques de contraintes.

La schizophrénie n’est ni une maladie éternelle, ni une maladie universelle. Elle est le fruit d’une science et d’une pratique localisées et contextualisées. Le déplacement des sujets dans le champ de la classification s’opère à partir d’une représentation sociale et biologique particulière de la maladie mentale dans les années 1930. Il produit des effets secondaires terribles, dont les conséquences sont aujourd’hui évidentes pour les psychiatres et les militants engagés dans l’abolition de la schizophrénie. Celle-ci représente dans l’ordre de la science clinique une forme de iatrogénie médicale qui peut prendre place dans une histoire plus large qui retracerait l’histoire des effets secondaires de la médicalisation.

Mots-clés

anoter