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Accueil > Activités scientifiques > Activités antérieures (2008-2015) > Année 2009 > Colloque : "Le Pittoresque. Evolution d’un code, enjeux, formes et acteurs d’une quête dans l’Europe moderne et contemporaine (milieu XVIIIème siècle - milieu XXème siècle)" > Informations

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Colloque international organisé entre le CERHIO (M. Jean-Pierre Lethuillier) et l’IRHiS-UMR8529 (Mme Odile Parsis-Barubé) qui se déroulera du 10 au 12 juin 2009 à Lille - Université de Lille 3.


Ce colloque répond à un vide historiographique. Si la notion de « pittoresque » a été travaillée par les historiens de l’art comme mode d’articulation à la peinture et expression d’un rapport à la nature (Andréï PLESU, Pittoresque et mélancolie. Une analyse du sentiment de la nature dans la culture européenne, Somogy, Institut culturel roumain, Bucarest, 2007 [1re éd. 1975]), si elle a mobilisé tout particulièrement les historiens des jardins (Cassilde TOURNEBIZE, Jardins et paysages en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, Paris, éd. du Temps, 2000) ou s’est trouvée implicitement associée à une réflexion sur l’esthétique de la ruine (Roland MORTIER, La poétique des ruines en France : ses origines, ses variations de la Renaissance à Victor Hugo, Genève, Droz, 1974), on peut déplorer l’absence d’une réflexion historique globale alors même que la recherche du pittoresque est à la source d’un certain nombre de représentations questionnées aujourd’hui par la recherche en histoire culturelle : les cultures visuelles, la culture matérielle, les cultures politiques.

Ce colloque a l’ambition de mener une réflexion historique sur l’évolution des théories du pittoresque, la manière dont ses systèmes de représentations se sont diffusés et ont été acclimatés dans l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles, formes nouvelles auxquelles les a conduits l’entrée dans la modernité.

Dès le XVIIIe siècle, des courants divers travaillent le pittoresque et reconfigurent les liens qui unissaient, depuis la Renaissance, rapport à l’art de peindre, à la nature et à l’exotisme. Leur action est inégalement puissante dans l’espace, posant la question de l’unicité du pittoresque dans l’Europe des Lumières. L’Angleterre réagit de manière plus sensible dans le débat qui la mène, à travers les « traductions » de l’Orient chinois et du Gothic Revival dans les jardins et l’architecture, à la « querelle du pittoresque » qui culmine à la fin du siècle. Les objets du pittoresque évoluent aussi dans le temps : le thème des ruines devient plus important, la référence à la nature change de sens au fur et à mesure que celle-ci devient mère des hommes, égaux dans leurs droits et vertueux. Ces déplacements permanents trahissent des attitudes qui oscillent de l’amusement et de la contemplation du « beau » à la plongée dans le « sublime », source d’un plaisir teinté d’effroi. Le XVIIIe siècle s’achève, notamment en Angleterre, sur la conviction que le pittoresque ne peut toucher les sensibilités que par la vue, à l’exclusion des autres sens.
La réflexion sur les constantes et les métamorphoses de la notion de pittoresque dans l’Europe des Lumières devra conduire à interroger tout ce qui, de la littérature tractatiste aux très matérielles réalités du marché de l’art et aux multiples déclinaisons de l’écriture du voyage, a pu contribuer au façonnement du goût pour le pittoresque, à l’évolution de ses objets ainsi qu’à la diffusion des postures nouvelles de sa quête. La dimension pluridisciplinaire d’un colloque destiné à rassembler autour de ces questions historiens, historiens d’art, littéraires et spécialistes de la philosophie de la perception sera le gage d’un renouvellement de perspective.

A la charnière des XVIIIe et XIXe siècles s’opère une série de mutations décisives dans l’histoire de la sensibilité européenne au pittoresque. Des déplacements significatifs affectent un pittoresque désormais arrimé au romantisme. L’archaïsation de ses images accroît le sentiment de déréliction inspiré par la prise de conscience de l’action corrosive du temps sur les œuvres des hommes. Elle est partiellement réorientée vers un Moyen Âge plus proche dans le temps et dans l’espace que l’Antiquité à la mode au XVIIIe siècle, et davantage susceptible de répondre aux interrogations de l’époque sur l’origine des peuples et de leurs traditions.
Dans le même temps, des modes nouveaux d’observation et de description légués par la tradition encyclopédique des Lumières et pérennisés par la diffusion, depuis les universités allemandes, d’une tradition statisticienne essentiellement littéraire et descriptive, entrent en concurrence avec l’approche sensible des paysages et des hommes portée par le romantisme naissant. Dans la France révolutionnée, qui doit à la fois se réapproprier un territoire et redéfinir son rapport au passé, se nouent des liens inattendus entre la production de pittoresque et la description statisticienne : dans la tension qui s’instaure entre saisie encyclopédique de territoires considérés comme cellules de base de l’enregistrement du progrès et parcours sentimentaux dans une France regardée comme un champ de ruines, entre désir romantique de couleur locale et besoin politique de ravaler les particularités provinciales au rang de résidus d’archaïsmes à réduire, s’invente une nouvelle rhétorique de la description du « local ». Le Voyage pittoresque et romantique qui en fixe les codes – indissociablement littéraires et iconographiques – devient le lieu d’un côtoiement, à première vue contre-nature, entre les deux logiques, statisticienne et sentimentale, qui complexifie la notion.
La littérature descriptive des territoires et des hommes du premier XIXe siècle français mérite d’être réinterrogée à la lumière de cette lancinante évidence. Il en va de même du roman, de Germaine de Staël à George Sand.

À travers l’évolution des théories et des codes du pittoresque ainsi que des formes nationales de ses systèmes de représentations dans l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles, c’est tout un mode de connaissance du monde physique et social qui se donne à lire. Le second objectif du colloque est de saisir et d’élucider ces cheminements complexes en les situant dans une perspective internationale et pluridisciplinaire.

D’autres images du pittoresque, plus proches du vivant mais largement dépendantes des préjugés qui ont contribué à les fonder, apparaissent progressivement dans le courant du XIXe siècle : costumes, mœurs festives ou alimentaires, voire comportements politiques locaux. Ces objets, qui ne relèvent plus exclusivement du visuel, participent des nouvelles perceptions de l’altérité culturelle à l’œuvre dans les élites européennes et, dans l’espace français, de l’invention des provinces, de la reconnaissance de la Nation dans sa diversité, prélude à sa construction durable. Le pittoresque reste narratif mais les enjeux qui le sous-tendent ont des contenus plus nettement politiques. Dans les pays d’Europe qui, après la conquête napoléonienne, cherchent à préserver l’originalité de leur culture contre l’envahissement de la pensée française, la quête de pittoresque s’inscrit dans l’ensemble des recherches sur l’origine des peuples et de leurs traditions qui sous-tend le mouvement des nationalités.
La mise au point de la lithographie et la banalisation, tout au long du XIXe siècle, du genre « voyage pittoresque », son extension jusqu’à l’Orient grec ou maghrébin, lui confèrent aussi une dimension véritablement cosmopolite, permettant une diffusion rapide des postures nouvelles de la contemplation et des codes d’appréciation du paysage.

Il conviendra de constituer, sur ces questions, un axe de réflexion nouveau qui conduira à mettre en évidence l’incorporation du pittoresque aux cultures politiques et la manière dont sa quête s’intègre au réaménagement des imaginaires de l’espace à l’œuvre dans l’Europe du XIXe siècle.

Au tournant des XIXe et XXe siècles, s’annoncent les prémices de la crise qui attend le pittoresque aux portes de la modernité. Le second XIXe siècle démultiplie les procédures de production et de consommation du pittoresque. L’époque est celle de l’invention du tourisme, de l’épanouissement des images régionales, de la constitution d’une première ethnographie de la France. Elle est aussi celle de l’expérience du colonialisme, lequel conduit à une reformulation des modes de perception et des codes d’appréciation du primitivisme et de l’exotisme. Les vecteurs de la diffusion du pittoresque se diversifient : guides de voyage, romans régionalistes, peinture naturaliste, affiches publicitaires, littérature descriptive des traditions populaires, expositions universelles. Utilisé par des groupes d’intérêt eux-mêmes très différents, commerciaux, artistiques, folkloristes ou politiques, le pittoresque est retravaillé et instrumentalisé, à l’échelon national ou local, avec plus ou moins de scrupules.

D’autres instances cherchent à dépasser les formes dans lesquelles le romantisme l’avait inscrit pour inventer, malgré ou contre lui, des procédures scientifiques de saisie des objets, des lieux ou des cultures. Au tournant du siècle, l’École française de géographie met au point et vulgarise, notamment par le biais des manuels scolaires, d’autres façons de penser la diversité locale et la dimension temporelle dans laquelle s’inscrit la notion de « genre de vie ». Elle exporte, aussi, ses modes de découpage territoriaux et sa conscience de la particularité dans l’Empire colonial. L’École républicaine renouvelle l’articulation du local au national, développe une approche laïcisée et rationalisée des particularismes culturels – linguistiques notamment – sur lesquels le pittoresque romantique avait fondé son sens de la couleur locale. L’ensemble de ces mouvements conduit la plupart du temps à la suspicion systématique des images prétendument pittoresques, collectées sans précaution et fortement entachées d’une dimension affective incompatible avec le positivisme triomphant de cette fin de siècle.
Le processus est d’autant plus fort que les élites, en France, sont, à la fin du XIXe siècle, beaucoup moins curieuses de ces particularismes régionaux que Vichy tentera vainement de réactiver. Un peu partout en Europe, les formes d’expression artistiques s’éloignent de la recherche du pittoresque et mettent en cause le figuratif. Dévalué par l’évolution de la création comme par la critique scientifique et disqualifié par les tentatives de récupération idéologique dont il a fait l’objet dans les années 1930-1940, le pittoresque est pour une large part, à l’aube de la seconde moitié du XXe siècle, borné à sa fonction de divertissement.
Le quatrième axe du colloque portera sur les modalités de ce déplacement des lignes de partage entre culture de la curiosité et culture scientifique qui marque l’entrée du pittoresque dans la zone de turbulences où l’attend l’entrée dans la modernité.

Mots-clés

Colloque , Autre (France)